Nicolas Lambert, encadrant du club du Grau-du-Roi Terre de Camargue, s’est construit une solide réputation dans le kayak, notamment en surfski, sa spécialité sur les longues distances. Depuis plusieurs années, le Français s’investit également dans le va’a, avec la même exigence. Après les championnats du monde de longue distance à Rio en 2025, puis les Mondiaux de sprint à Singapour cette année, il vient de franchir une nouvelle étape.
À Paris, il a remporté la toute première édition du Te Aito Paris, une course de V1 longue distance inspirée de la mythique épreuve tahitienne, disputée pour la première fois sur la Seine, au cœur de la capitale. Organisée dans le cadre de La Traverseine, l’un des grands rendez-vous français de la pagaie, cette victoire inaugurale lui a offert un accès direct au Super Aito 2027 grâce au partenaire de l’évéement Air Tahiti Nui.
Un ticket qu’il compte désormais honorer en poursuivant son travail en V1, avec l’ambition de représenter fièrement la communauté de la pirogue de métropole à Tahiti.
Bonjour Nicolas, Félicitations pour cette victoire en V1 sur la Seine ! Mais qu’est-ce qui t’a poussé tout d’abord à t’inscrire à cette toute première édition du Te Aito Paris ?
Tout d’abord, pour défendre mon titre de Champion de France / Vainqueur du Te Aito France que j’avais acquis l’an dernier à Toulon. J’avais vraiment à cœur de pouvoir le conserver. Quand j’ai appris que l’épreuve se déroulerait à Paris, je me suis dit : pourquoi pas ? Je me suis donc pleinement investi dans ce projet.
J’ai notamment été aidé par plusieurs personnes, comme Tony Coulanges, qui m’a accompagné pour le transport de la pirogue, et Yann Aroa, qui m’a prêté la sienne. Il a fallu environ un mois de préparation pour mettre tout cela en place, mais j’avais vraiment la détermination de défendre ce titre, tout en découvrant cette Traverseine dont j’avais beaucoup entendu parler.
Je n’avais jamais pu y participer auparavant, car elle tombait souvent en même temps que la Lyon-Kayak et, plus récemment, avec le Te Aito à Toulon. Je ne pouvais donc pas la faire. Cette fois, tous les voyants étaient au vert pour pouvoir cocher cette course et, surtout, défendre mon titre de belle manière.
Ce que j’ai également beaucoup apprécié, c’est de pouvoir découvrir Paris avec un plan d’eau, entre guillemets, privilégié. C’est un peu l’expérience que l’on peut retrouver lors de la Vogalonga à Venise, que j’ai eu la chance de faire deux fois : avoir les eaux et les canaux rien que pour soi. J’avais envie de vivre cette expérience aussi à Paris, et c’était vraiment appréciable.
Je garde donc de très beaux souvenirs de cette course. Naviguer à côté de Notre-Dame, puis de la tour Eiffel, c’était vraiment magique. J’avais l’impression que la tour Eiffel était immense, et la voir depuis l’eau, d’en bas, était une expérience assez incroyable.
Donc oui, vraiment, une très belle découverte et un super moment.
Mais non, ce n’est pas le billet d’avion qui m’avait poussé à participer initialement. Quand je me suis inscrit, le billet d’avion n’était pas encore en jeu. Ma motivation première, c’était donc bien de défendre mon titre.
Bien sûr, le fait d’avoir déjà l’inscription au Super Aito, c’est quelque chose de formidable, et avoir l’honneur de pouvoir participer à cette course est déjà magique. Alors, avec en plus le billet d’avion pris en charge par Air Tahiti Nui, c’est vraiment génial.
Peux-tu nous faire revivre ta course ? Quelle était ta stratégie et comment s’est jouée la victoire ?
La stratégie, au départ, c’était surtout de me cacher. Mine de rien, je revenais d’une course en Irlande de deux heures et quart la veille, avec de gros trajets en avion et en transports en commun, et assez peu de sommeil. Le transfert du kayak à la pirogue se fait assez naturellement pour moi, mais il y a quand même toujours une petite adaptation.
Le réveil matinal et la courte nuit m’ont donc poussé à me dire : « Je vais d’abord voir comment je me sens, vérifier si je n’ai pas trop de courbatures et m’échauffer sur les premiers kilomètres. » C’était vraiment le plan de base.
Quand le départ a été donné, c’est parti très vite, comme je l’imaginais. Je me suis placé dans les vagues des deux premiers, Jimmy Aukara, et le futur deuxième, Temarii Teremiti. Comme je ne connaissais pas encore vraiment ce dernier, je ne me suis pas aventuré directement dans son sillage. Ils sont donc partis devant et je me suis tranquillement placé derrière eux, en essayant aussi de trouver ma place au milieu des kayaks.
Tout s’est fait assez naturellement, sans que je me précipite. Puis un petit bateau à moteur est passé. Jimmy était en tête et le deuxième s’est décalé pour aller chercher la vague. Au moment où je me mettais dans la vague de Jimmy ou à proximité, il a réussi à prendre une petite avance de 50 à 100 mètres.
Je regardais si Jimmy allait essayer de le rejoindre, mais il n’avait pas l’air de s’activer particulièrement. Je me suis donc dit : « Bon, je prends le taureau par les cornes et je vais essayer d’aller le chercher pour éviter qu’il ne s’échappe. » J’ai fourni un gros effort dès le début pour recoller à la tête de course, puisqu’il avait pris un peu d’avance. Ça, c’était sur les deux premiers kilomètres.
Ensuite, je voyais que je revenais progressivement sur lui. À mi-course de la montée, à peu près au niveau de la tour Eiffel, j’étais quasiment à son niveau. J’avais alors un petit temps fort. Il y avait un peu de relief, très léger, mais exploitable, avec quelques allègements. J’en ai profité pour partir légèrement devant, avec l’idée de valider ce temps fort et d’essayer de créer une vraie sortie.
Je voyais qu’il revenait derrière moi, alors je me suis dit : « Allez, je tente encore. » Encore, encore… et j’ai vu qu’il faisait un petit peu le yo-yo. Ça m’a encouragé à poursuivre mon effort et à essayer de m’extraire du paquet. J’ai réussi à prendre une ou deux longueurs d’avance — davantage des longueurs que des vagues — puis j’ai continué.
Je pense que ça lui a mis un petit coup au moral. J’ai ainsi réussi à prendre environ 100 mètres d’avance, que j’ai ensuite conservés. Je suis resté un peu en « chasse-patate », derrière un kayak plus ou moins, ce qui m’a permis de me tirer encore un peu.
Puis nous sommes arrivés au niveau du demi-tour, à mi-course, et là, ça a été un petit peu le carnage pour moi. Le départ du 13 kilomètres, qui correspondait à la mi-course pour le grand public, venait d’être donné exactement au moment où nous passions.
Je me suis donc retrouvé en V1 à devoir slalomer entre les kayaks, qui prenaient vraiment toute la largeur du parcours. Et à cet endroit-là, le passage était encore plus étroit puisqu’on était derrière l’île de la Cité.
Je devais me faufiler et demander un petit passage à chaque fois, en essayant de le faire le plus diplomatiquement possible. Je pense que les participants ont vraiment joué le jeu puisqu’ils ont réussi à s’écarter. J’ai probablement perdu un peu de temps, mais je me disais : « Si moi j’en perds, eux aussi vont en perdre. » Je ne sais pas si le fait que je sois passé leur a ensuite ouvert une petite voie, ni s’ils ont rencontré les mêmes difficultés, mais, de mon côté, deux ou trois fois, le balancier s’est vraiment levé sur des kayaks. Je me suis dit que je n’étais pas loin de passer à l’eau !
Une fois sortis des deux îlots, c’était beaucoup plus confortable pour moi, parce qu’on retrouvait une trajectoire plus facile.
À ce moment-là, je commençais aussi à sentir mon corps. J’avais quelques douleurs, des courbatures et un peu de crampes liées à la course de 30 kilomètres que j’avais faite en Irlande la veille. Mais je savais déjà que j’avais parcouru la moitié de l’épreuve, et ça me réconfortait. Chaque kilomètre parcouru, c’était un kilomètre de moins à faire. Mentalement, j’étais donc toujours bien.
Il y a ensuite eu un petit peu de vent de face, ce qui m’a fait un peu mal. Puis, à un moment donné, je pensais avoir fait le plus dur et avoir quasiment course gagnée. Je me suis quand même retourné pour vérifier et là, j’ai vu deux pirogues assez proches derrière moi.
Je ne sais pas si elles avaient collaboré d’une manière ou d’une autre pour essayer de revenir, mais, en tout cas, elles avaient clairement refait une partie de leur retard et ça m’a remis un peu de pression.
J’ai donc réussi à me relancer. Il devait rester huit ou neuf kilomètres. J’ai retrouvé des allures que je n’avais plus vraiment produites jusque-là, en remontant autour de 11,7 alors que j’étais plutôt sur du 11,3-11,4. J’ai vraiment réussi à me remobiliser et à repartir.
Quand il restait environ trois kilomètres, j’ai constaté que j’avais de nouveau creusé l’écart. À partir de là, le dernier kilomètre a été vraiment particulier, parce que je pouvais enfin savourer l’idée de gagner ce fameux ticket pour le Super Aito, qui me tient beaucoup à cœur.
Et forcément, côté sensations, quel bilan tires-tu de cette victoire ?
Côté sentiments, bien sûr, j’étais super content de pouvoir conserver ce titre sur un autre plan d’eau. L’année dernière, c’était en mer, alors que cette fois, c’était sur du plat. Cela m’a permis de valider un autre aspect de ma préparation : il fallait que je sois complet, aussi bien dans les surfs et les vagues que sur le plat. Je suis donc vraiment satisfait d’avoir pu cocher cette course sur le plat.
Je suis également très heureux d’avoir gagné ce ticket pour le Super Aito, sans forcément avoir à passer par le Te Aito en juin 2026 à Tahiti, qui tombe malheureusement toujours à une période où je travaille. Avoir cette carte d’accès privilégiée, c’est un honneur. Cela me permet aussi de représenter la communauté de la pirogue française de métropole, et ça, c’est vraiment quelque chose qui me tient à cœur.
J’ai maintenant hâte de pouvoir continuer à m’entraîner, et c’est d’ailleurs ce que je fais depuis quelque temps. Après le surfski, j’ai progressivement rangé la pagaie double pour me consacrer davantage à la pagaie simple.
Et, dans cette préparation, j’ai découvert que le V1 n’était pas simplement quelque chose de « bourrin » : c’est une discipline très technique. À chaque sortie, j’ai l’impression de progresser, et c’est justement ce qui me pousse à continuer en V1 et à essayer de retranscrire ce que j’avais appris en sur-ski, notamment sur les downwinds.
C’est génial de pouvoir progresser et de ne pas avoir l’impression de stagner dans sa préparation. C’est vraiment quelque chose qui me motive.
Dans ma vision à moyen terme, je m’étais fixé Rio l’année dernière pour le Championnat du Monde de Longue Distance, puis Singapour cette année pour le Championnat du Monde de Sprint. J’ai fait Singapour non pas par dépit, mais pour éviter d’avoir une saison blanche et devoir simplement attendre le prochain championnat du monde.
L’idée, dans ce calendrier à moyen terme, c’était donc : Rio, Singapour, cette fameuse année blanche avec le Super Aito, puis, je crois, les Îles Cook ou le Mexique pour le prochain championnat du monde de longue distance en 2028.
C’est donc mon projet à moyen terme. J’ai vraiment hâte de me préparer pour tout ça, et le Super Aito sera une étape importante dans cette préparation.
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